La vie intérieure_2
Formation à l’accompagnement spirituel
Article mis en ligne le 13 novembre 2020

Très chers amis,
nous poursuivons cet enseignement sur les fondements de la vie intérieure.
Comme la vie intérieure est d’abord un fruit de l’action de l’Esprit Saint,
je vais d’abord prier avec vous la Séquence de la Pentecôte

Viens Esprit-Saint, en nos cœurs,
Et envoie du haut du ciel
Un rayon de ta lumière.

Viens en nous, père des pauvres,
Viens, dispensateur des dons,
Viens, lumière de nos cœurs.

Consolateur souverain,
Hôte très doux de nos âmes,
Adoucissante fraîcheur.

Dans le labeur, Tu es le repos,
Dans la fièvre, la fraîcheur,
Dans les pleurs, le réconfort.

O lumière bienheureuse,
Viens remplir jusqu’à l’intime
Le cœur de tes fidèles.

Sans ta puissance divine,
Il n’est rien en aucun homme,
Rien qui ne soit perverti.

Lave ce qui est souillé,
Baigne ce qui est aride,
Guéris ce qui est blessé.

Assouplis ce qui est raide,
Réchauffe ce qui est froid,
Rends droit ce qui est faussé.

A tous ceux qui ont la foi,
Et qui en Toi se confient,
Donne tes sept dons sacrés.

Donne mérite et vertu,
Donne le salut final
Dans la joie éternelle. Amen

Je vous ai parlé la semaine dernière des trois temps de l’expérience spirituelle de saint Ignace :
sentir, discerner, être confirmé ; ou sentir intérieurement, discerner le sens, chercher la confirmation.

I Sentir intérieurement

Avant donc de parler du discernement des esprits ou de confirmation de grâce, il faut d’abord ressentir spirituellement quelque chose.

Le premier stade consiste à sentir intérieurement les motions de l’Esprit Saint,
les mouvements intérieurs que Dieu initie dans notre âme.
Il s’agit de les ressentir comme une grâce étrangère à notre propre sensibilité.
Il s’agit de les distinguer d’un simple sentiment psychologique,
même si ces motions se ressentent justement dans notre psychologie !!!

Il s’agit d’éprouver en soi « les connaissances intérieures, les consolations et les inspirations divines »
qui ne trouvent pas en nous leur origine ni leur cause, mais qui sont le fruit de l’Esprit Saint.

Pour St Ignace, cette expérience, ce ressenti intérieur n’est pas en terme de conviction, de réflexion ou d’intelligence humaine,
mais cela relève clairement de l’expérience, intérieure à nous-mêmes, d’une action divine éprouvée et acceptée.
Cela suppose que je suis décidé à laisser Dieu intervenir concrètement dans ma vie,
et que j’ai déjà accepté de renoncer à tout contrôler,
ce qui est loin d’être acquis pour tout le monde !

Cela signifie que j’accepte au préalable par principe
que Dieu m’aime, s’intéresse à moi
et s’adresse à moi de façon parfaitement adaptée.

La progressivité de la vie intérieure
Ces motions intérieures, ces touches de l’Esprit Saint,
sont plus ou moins répétées, plus ou moins certaines, plus ou moins décisives.
On se familiarise lentement avec ces sentiments venus de Dieu.
C’est normal de ne pas tout vivre, ni tout percevoir d’un seul coup,
puisque cela vient de Dieu, et non pas d’abord de l’effort humain,
même s’il faut que l’homme collabore !
On apprend peu à peu à reconnaitre en nous ces réalités intérieures.
Il est vrai aussi qu’après de longues périodes d’attente et de recherche dans l’obscurité
peuvent succéder des accélérations fulgurantes et de vrais “printemps mystiques”.

St Ignace suppose ordinairement que ces motions sont nombreuses.
Cette affirmation, qui peut surprendre un débutant, est pourtant véridique :
quand on commence à les voir, c’est comme si elles entraient en irruption,
on en voit de plus en plus, on en voit partout, les signes de Dieu débordent.

Saint Ignace invite à se prêter à ces actions divines intérieures,
à les demander même au début de la prière,
à les recueillir à la fin comme le fruit normal de l’effort spirituel fourni.
Mais cela suppose toujours une trame minimum
de vie sacramentelle, de vie de prière et d’attention à notre intériorité.
C’est dans le cadre habituel de ma vie de prière et de sacrement
que je vais ressentir intérieurement des choses.
Même si Dieu est libre de se révéler et de se faire sentir d’un seul coup, sans crier gare,
comme il l’a fait avec saint Paul,
habituellement Dieu se révèle à ceux qui le cherchent.
La sagesse se laisse aisément contempler par ceux qui l’aiment,
elle se laisse trouver par ceux qui la cherchent.
Elle devance leurs désirs en se faisant connaître la première.
(Sagesse 6, 13)

Difficulté :
Il est facile de confondre les sentiments spirituels qui sont de purs dons gratuits de l’Esprit Saint avec les manifestations sensibles dues aux lois de la psychologie purement humaine.

Si quelqu’un n’a jamais fait l’expérience concrète des motions divines,
et qu’il s’en pose intellectuellement la question,
il lui est très facile de confondre avec une inspiration divine
n’importe quelle idée personnelle à connotation religieuse.
Cela a été vrai tout au long de l’histoire de l’Eglise .
Au temps de saint Ignace, cela a été en Espagne la dérive des Alumbrados, des illuminés,
et certains adversaires d’Ignace ont cru trouver dans ses Exercices spirituels des traces dangereuses d’illuminisme.
C’est la même question aujourd’hui face à certains excès dans le renouveau charismatique :
On voit parfois des dérives, des phénomènes d’auto-persuasion,
mais ce n’est pas parce que certains dévient et prennent leurs vessies pour des lanternes qu’il faut rejeter les dons de Dieu. En tout, il faut du discernement.
Ne rejetons pas les dons de Dieu à cause de ceux qui se méprennent.
Soumettons tout cela au jugement de l’Eglise, et de ceux, dans l’Eglise, qui ont la grâce pour cela.
Malgré les risques d’illusion, il est pourtant bien nécessaire d’orienter même les débutants vers la docilité à l’Esprit Saint.
En tout cas, St Ignace ne nous demande jamais de refuser ces motions que l’Esprit Saint veut nous faire sentir.
A l’inverse, quand ces motions disparaissent, l’attitude doit être de patience et de courage.
Dans tous les cas, il faut rester souple devant la pédagogie divine.
Dans la vie intérieure, il est important de faire confiance
et de s’abandonner à l’action divine qui nous déconcerte souvent.

Alors, concrètement ? allez-vous me dire ?
Il y a 3 moyens courants d’alimenter notre vie intérieure :
La lecture de la Parole de Dieu, cad écouter Dieu qui me parle
l’oraison, cad répondre à Dieu, entrer en dialogue d’amour avec Lui
la relecture de vie, cad voir les signes de Dieu dans les évènements concrets de mon existence.

Les deux premiers ont souvent été commentés.
Ils pourront faire éventuellement l’objet d’un enseignement ultérieur.
Mais je suppose que vous êtes déjà au point sur ces questions pour en venir tout de suite au troisième.
Je veux vous parler de la relecture de vie.

Le plus couramment, il s’agit de la relecture de ma journée,
mais ça peut être aussi la relecture d’une partie ou de la totalité de ma vie.
La relecture de vie, c’est mettre ma vie en rapport avec ma prière, c’est croiser les deux.

Il s’agit de percevoir que telle idée qui a surgi en moi, même si elle est bien “humaine”, est apparue sans que je l’ai recherché.
De plus, cette idée s’est imposée à moi avec une douce insistance.
Je me suis senti poussé à le faire, tout en restant profondément libre.
J’étais pleinement moi-même en cherchant à mettre en œuvre cette chose bonne ..
* J’ai pensé d’un seul coup à cette personne que je n’avais pas vue depuis longtemps,
et j’ai compris qu’il serait bon que je l’appelle….
* J’ai pensé plusieurs fois à une personne en m’inquiétant pour elle, et voilà que d’un seul coup, je la rencontre physiquement … et je saisis en un clin d’œil que c’est le moment favorable pour l’écouter, m’intéresser à elle … et voir tout le bien que je peux faire.
Par exemple, lorsque Saint Martin aux portes de la ville d’Amiens, en Gaule, encore catéchumène, servant comme soldat dans la Garde impériale à cheval, croise un pauvre grelottant de froid, son biographe écrit : Martin comprit dans son cœur que ce pauvre lui avait été réservé par Dieu.
Alors Saint Martin a coupé son manteau et l’a donné au pauvre…
La nuit suivante, dans un songe, Martin a eu la confirmation directe que cette inspiration venait bien de Dieu : il a vu le Christ sous les traits du pauvre, portant sur ses épaules la moitié du manteau donné par Martin.
Et Jésus s’est adressé aux saints qui l’entouraient :
Martin, encore catéchumène, m’a revêtu de son manteau !

Relire sa vie part d’un acte de foi : Je crois fermement, parce que Dieu m’aime,
qu’Il me parle et me fait des signes, qu’il s’adresse vraiment à moi !
Si Dieu n’est pas intervenu dans ma journée d’aujourd’hui, alors, il n’interviendra jamais !

Relire ma vie, c’est repérer l’action de Dieu dans ma vie,
à travers mes rencontres, mon travail, mes affections,
les idées qui traversent ma conscience, les sentiments qui surgissent en moi.
C’est voir que Dieu agit pour moi, et que son action est bonne.

Saint Paul le dit très clairement dans sa lettre aux Philippiens 2,13
C’est Dieu qui agit pour produire en vous la volonté et l’action, selon son projet bienveillant.

Relire sa vie, c’est percevoir cette réalité-là,
et rendre grâce pour ce que le Seigneur me donne à vivre aujourd’hui.
Relire sa vie, c’est un acte pratique de foi.

La relecture de ma vie est très proche de l’examen de conscience
Mais il ne s’agit pas seulement de voir le péché, le mal :
il s’agit d’abord d’inviter le Seigneur à s’asseoir à mes côtés
pour qu’amicalement, nous visionnions ensemble l’enregistrement de ma mémoire
et que je le laisse faire ses commentaires muets !

Comment ça, muets ?? Oui, muets !!!
Normalement, vous n’entendrez rien dans vos oreilles.
Mais votre intelligence, votre cœur, votre conscience, illuminés par votre prière préalable,
auront l’intuition de ce qui n’était pas le fruit du hasard, mais le fruit de la grâce.

Je peux vous faire le sketch de la relecture chez un débutant …..

- Jésus, viens t’asseoir à côté de moi pour que nous regardions ensemble ma journée.
Je suis très curieux de voir quand est-ce que tu es passé en moi ou près de moi.

Jésus me sourit, mais ne dit rien.

Durant tout le visionnement de ma journée, je scrute, je vois bien quelques évènements un peu particuliers, un peu inhabituels et surprenants, mais rien qui ne semble venir de Dieu….

Je le regarde et je fais la moue : Désolé, Seigneur, mais je ne vois rien…
Apparemment, tu n’es pas passé me visiter dans ma journée …

Jésus ne dit pas un mot, mais il me regarde intensément avec un immense sourire …
Un peu frustré, je suis partagé entre deux sentiments :
Pourquoi ne parle-t-il pas clairement, c’est agaçant !
Est-ce qu’il se moque de moi ? Mais je sais bien ce n’est pas le cas.
Il doit donc y avoir autre chose …

Ce n’est pas possible, il faut absolument que je trouve…

Je recommence le visionnement de ma journée.
Et effectivement, à certains détails auxquels je n’avais pas prêté attention initialement,
je comprends que certains faits, rencontres, pensées en moi, ne sont pas arrivées par hasard…
Mais quand même !
Ce n’est pas possible que Dieu se niche dans de si petites choses, avec un tel souci du détail…
Dieu ne peut quand même pas en faire autant pour moi,
qui suis seulement un chrétien bien tiède parmi beaucoup d’autres … ça serait trop énorme !

Je regarde à nouveau Jésus et je lui pose la question qui me brûle :
Tu ne vas quand même pas me dire que c’est toi
qui étais présent dans ces choses si simples et si banales ?

Jésus ne répond toujours pas, mais il continue à me fixer
avec son regard rieur et son immense sourire si plein de bienveillance…
Je suis complètement désemparé : pourquoi ne dit-il toujours rien ?
Et pourtant son regard et son sourire m’incitent manifestement à poursuivre mon investigation.

Pour la troisième fois, je reprends le visionnement de ma journée ….
Et là, c’est très mystérieux, très fort, tellement inhabituel que ça me déroute :
Il n’y a aucune démonstration de type expérience scientifique, pas de lettre cachetée du Vatican,
ni de mail de l’évêque, ni de miracle visuel ou auditif,
mais il y a quelque chose de très doux et de très fort
qui illumine à la fois mon intelligence et mon cœur :
c’est de l’ordre d’une intuition très sûre et très profonde.
Oui, ces évènements venaient bien de Lui !

Je le regarde à nouveau, et quand je croise son regard, ne voilà-t-il pas qu’Il éclate de rire !

Comme une grand enfant qui vient de faire une bonne blague et qui voit qu’elle a surpris son ami,
il me fait comprendre, toujours sans parole, sa joie que j’aie enfin discerné
les signes de sa tendresse à mon égard dans les choses très simples de ma vie.

En fait, le processus d’identification des signes et des mouvements créés par Dieu en mon âme peut être plus ou moins long.

Personnellement, j’ai longtemps posé des questions à Dieu pour lui demander si tel ou tel évènement venait de Lui.
Comme je n’avais personne à qui en parler, j’ai longtemps mis un point d’interrogation à côté de ma question.
Je dois avouer que, dans ma tête, j’ai comme ouvert un cahier de questions à Dieu,
et j’ai accumulé des lignes entières, - et même des pages -, de points d’interrogation :
il me semblait bien que cela venait de Dieu,
mais j’en attendais une confirmation visible, sensible, extraordinaire.
Et je n’ai rien vu venir …
Un jour qu’un peu exaspéré de ce silence apparent, je m’en suis plaint à Dieu,
sans rien entendre dans mes oreilles, j’ai senti clairement la réponse au fond de moi :
Comment, tu me redemandes encore une confirmation ? ça ne te suffit pas ?
Tu n’as pas eu encore assez de signes ?
Tu ne veux donc vraiment pas voir tous les signes que je te fais ?

J’ai compris d’un seul coup que tous ces points d’interrogations étaient bien des signes de sa part,
des manifestations de sa tendresse,
et que par mon manque de foi, par ma prétention orgueilleuse à exiger des signes extraordinaires,
je l’avais blessé en me refusant de reconnaitre simplement l’avalanche de signes qu’Il m’avait fait jusque là.

Plus tard, j’ai compris l’importance de rencontrer quelqu’un qui puisse m’aider à reconnaitre les signes de Dieu.
Un accompagnateur spirituel peut me faire gagner un temps précieux dans la compréhension et l’accueil des motions divines.
N’hésitez pas à le demander à Dieu dans votre prière, il a des ressources insoupçonnées pour mettre sur votre route la bonne personne qui vous aidera à reconnaitre les signes de Dieu sans vous tromper.

Par la relecture de vie,
vous commencerez à découvrir les signes de Dieu
dans une foule de détails qui vous échappaient auparavant.
Le réel vous apparaitra beaucoup plus réel et dense.
Vous serez surpris des délicatesses et des attentions de Dieu.
Vous pourrez aussi ne pas comprendre le sens des épreuves, des souffrances,
et vous en plaindre au Christ.
Mais en tout cas, vous ne manquerez pas de matière à discussion avec Lui.

Jésus vous fera sentir
et vous verrez clairement comment, dans vos journées,
votre temps se divise en trois : ce qui était avec Dieu, sans Dieu ou contre Dieu.

Grâce à cette relecture, comme dit St Ignace,
vous sentirez la connaissance intérieure de vos péchés,
vous sentirez aussi ce qui est davantage à la gloire de Dieu,
et même vous sentirez que l’amour porté à quelque chose ou à quelqu’un vient de l’amour de Dieu.

Vous verrez de plus en plus votre vie comme Dieu la voit :
c’est le fruit du don d’Intelligence, parmi les 7 dons du Saint Esprit.
Vous verrez les autres comme Dieu les voit, c’est le fruit du don de Science.
Surtout, vous commencerez à goûter expérimentalement la bonté de Dieu,
c’est le fruit du don de Sagesse.

Vous sentirez que les mouvements de pensée et d’affection qui ont traversé votre champ de conscience venaient - soit de vous seul,
- soit étaient inspirés par Dieu,
- soit suggérés par le démon.

En faisant cet inventaire, vous prendrez conscience de la richesse, de la profondeur et des enjeux si importants de votre vie intérieure.

Lors du prochain enseignement, nous rentrerons dans le morceau dur de cette formation,
qui sera le commentaire des règles du discernement des esprits de St Ignace.

Pour cela, il vous sera bon d’en avoir sous les yeux ce texte que je vous joins ci-après.

Pensez à l’avoir à portée de lecture pour leur commentaire,
qui s’étendra vraisemblablement sur plusieurs enseignements.

Et donc, à la semaine prochaine, s’il plait à Dieu !

**********************

Règles pour sentir et reconnaitre, en quelque manière, les diverses motions qui se produisent dans l’âme, les bonnes pour les recevoir et les mauvaises pour les rejeter.

Ces règles sont davantage propres à la première semaine des Exercices.

1ère règle : À l’égard des personnes qui vont de péché mortel en péché mortel, la conduite ordinaire de l’ennemi est de leur proposer des plaisirs apparents, leur occupant l’imagination de jouissances et de voluptés sensuelles, afin de les retenir et de les plonger plus avant dans leurs vices et dans leurs péchés. Le bon esprit, au contraire, agit en elles d’une manière opposée ; il aiguillonne et mord leur conscience, en leur faisant sentir les reproches de la raison.

2ème règle : Dans les personnes qui travaillent courageusement à se purifier de leurs péchés, et vont de bien en mieux dans le service de Dieu, notre Seigneur, le bon et le mauvais esprit opèrent en sens inverse de la règle précédente. Car c’est le propre du mauvais esprit de leur causer de la tristesse et des tourments de conscience, d’élever devant elles des obstacles, de les troubler par des raisonnements faux, afin d’arrêter leurs progrès dans le chemin de la vertu ; au contraire, c’est le propre du bon esprit de leur donner du courage et des forces, de les consoler, de leur faire répandre des larmes, de leur envoyer de bonnes inspirations, et de les établir dans le calme ; leur facilitant la voie et levant devant elles tous les obstacles, afin qu’elles avancent de plus en plus dans le bien.

3ème règle : De la consolation spirituelle. J’appelle consolation un mouvement intérieur qui est excité dans l’âme, par lequel elle commence à s’enflammer dans l’amour de son Créateur et Seigneur, et en vient à ne savoir plus aimer aucun objet créé sur la terre pour lui-même, mais uniquement dans le Créateur de toutes choses. La consolation fait encore répandre des larmes, qui portent à l’amour de son Seigneur l’âme touchée du regret de ses péchés, ou de la Passion de Jésus-Christ, notre Seigneur, ou de toute autre considération qui se rapporte directement à son service et à sa louange. Enfin, j’appelle consolation toute augmentation d’espérance, de foi et de charité, et toute joie intérieure qui appelle et attire l’âme aux choses célestes et au soin de son salut, la tranquillisant et la pacifiant dans son Créateur et Seigneur.

4ème règle : De la désolation spirituelle. J’appelle désolation le contraire de ce qui a été dit dans la troisième règle : les ténèbres et le trouble de l’âme, l’inclination aux choses basses et terrestres, les diverses agitations et tentations qui la portent à la défiance, et la laissent sans espérance et sans amour, triste, tiède, paresseuse, et comme séparée de son Créateur et Seigneur. Car comme la consolation est opposée à la désolation, les pensées que produit l’une sont nécessairement contraires à celles qui naissent de l’autre.

5ème règle : Il importe, au temps de la désolation de ne faire aucun changement, mais de demeurer ferme et constant dans ses résolutions et dans la détermination où l’on était avant la désolation, ou au temps même de la consolation. Car, comme c’est ordinairement le bon esprit qui nous guide et nous conseille dans la consolation ; ainsi dans la désolation, est-ce le mauvais esprit, sous l’inspiration duquel nous ne pouvons prendre un chemin qui nous conduise à une bonne fin.

6ème règle : Quoique nous ne devions jamais changer nos résolutions au temps de la désolation, il est cependant très utile de nous changer courageusement nous-mêmes, je veux dire notre manière d’agir, et de la diriger tout entière contre les attaques de la désolation. Ainsi, il convient de donner plus de temps à la prière, de méditer avec plus d’attention, d’examiner plus sérieusement notre conscience, et de nous adonner davantage aux exercices convenables de pénitence.

7ème règle : Que celui qui est dans la désolation considère comment le Seigneur, pour l’éprouver, le laisse à des puissances naturelles, afin qu’il résiste, comme de lui-même, aux diverses agitations et tentations de l’ennemi ; car il le peut avec le secours divin qui lui reste toujours, quoiqu’il ne le sente pas, parce que le Seigneur lui a soustrait cette ferveur sensible, cet amour ardent, cette grâce puissante, ne lui laissant que la grâce ordinaire, mais suffisante pour le salut éternel.

8ème règle : Que celui qui est dans la désolation travaille à se conserver dans la patience, vertu directement opposée aux attaques qui lui surviennent ; et qu’il espère qu’il sera bientôt consolé, pourvu qu’il emploie, comme nous l’avons dit dans la sixième règle, les moyens nécessaires pour vaincre la désolation.

9ème règle : La désolation a trois causes principales.
Premièrement, elle peut être un châtiment.
Notre tiédeur, notre paresse, notre négligence dans nos exercices de piété, éloignent de nous la consolation spirituelle.
Secondement, elle est une épreuve. Dieu veut éprouver ce que nous pouvons, et jusqu’à quel point nous sommes capables de nous avancer dans son service et de travailler à sa gloire, privés de ces consolations abondantes et de ces faveurs spéciales.
Troisièmement, elle est une leçon. Dieu veut nous donner la connaissance certaine, l’intelligence pratique et le sentiment intime qu’il ne dépend pas de nous de faire naître ou de conserver dans nos cœurs une dévotion tendre, un amour intense accompagné de larmes, ni aucune sorte de consolation spirituelle ; mais que tout est un don et une grâce de sa divine bonté ; il veut nous apprendre à ne point placer trop haut notre demeure, en permettant à notre esprit de s’élever et de se laisser aller à quelque mouvement d’orgueil ou de vaine gloire, nous attribuant à nous-mêmes les sentiments de la dévotion et les autres effets de la consolation spirituelle.

10ème règle : Que celui qui est dans la consolation pense comment il se comportera au temps de la désolation, et qu’il fasse dès lors provision de courage pour le moment de l’épreuve.

11ème règle : Qu’il s’efforce aussi de s’humilier et de s’abaisser autant qu’il lui est possible, pensant de combien peu de chose il est capable au temps de la désolation, lorsqu’il est privé de la grâce sensible ou de la consolation. Au contraire, celui qui est dans la désolation se rappellera qu’il peut beaucoup avec la grâce, qu’elle lui suffit pour résister à tous ses ennemis, pourvu qu’il s’appuie sur le secours de son Créateur et Seigneur.

12ème règle : Notre ennemi ressemble à une femme ; il en a la faiblesse et l’opiniâtreté. C’est le propre d’une femme, lorsqu’elle se dispute avec un homme, de perdre courage et de prendre la fuite aussitôt que celui-ci montre un visage ferme ; l’homme, au contraire, commence-t-il à craindre et à reculer, la colère, la vengeance et la férocité de cette femme s’accroissent et n’ont plus de mesure. De même, c’est le propre de l’ennemi de faiblir, de perdre courage et de prendre la fuite avec des tentations, quand la personne qui s’exerce aux choses spirituelles montre beaucoup de fermeté contre le tentateur, et fait diamétralement le contraire de ce qui lui est suggéré. Au contraire, si la personne qui est tentée commence à craindre et à supporter l’attaque avec moins de courage, il n’est point de bête féroce sur la terre dont la cruauté égale la malice infernale avec laquelle cet ennemi de la nature humaine s’attache à poursuivre ses perfides desseins.

13ème règle : Sa conduite est encore celle d’un séducteur ; il demande le secret et ne redoute rien tant que d’être découvert. Un séducteur qui sollicite la fille d’un père honnête, ou la femme d’un homme d’honneur, veut que ses discours et ses insinuations restent secrets. Il craint vivement, au contraire, que la jeune fille ne découvre à son père, ou la femme à son mari, ses paroles trompeuses et son intention perverse ; il comprend facilement qu’il ne pourrait alors réussir dans ses coupables desseins. De même, quand l’ennemi de la nature humaine veut tromper une âme juste par ses ruses et ses artifices, il désire, il veut qu’elle l’écoute et qu’elle garde le secret. Mais si cette âme découvre tout à un confesseur éclairé, ou à une autre personne spirituelle qui connaisse les tromperies et les ruses de l’ennemi, il en reçoit un grand déplaisir ; car il sait que toute sa malice demeurera impuissante, du moment où ses tentatives seront découvertes et mises au grand jour.

14ème règle : Enfin, il imite un capitaine qui veut emporter une place où il espère faire un riche butin. Il assoit son camp, il considère les forces et la disposition de cette place, et il l’attaque du côté le plus faible. Il en est ainsi de l’ennemi de la nature humaine. Il rôde sans cesse autour de nous ; il examine de toutes parts chacune de nos vertus théologales, cardinales et morales, et, lorsqu’il a découvert en nous l’endroit le plus faible et le moins pourvu des armes du salut, c’est par là qu’il nous attaque et qu’il tâche de remporter sur nous une pleine victoire.